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Les sourires de Tahrir

Les sourires de Tahrir

mars 31, 2020

L'hiver est particulièrement rude cette année.

Pour la première fois depuis plus de 120 ans la neige est arrivée aux portes de la capitale égyptienne et, en ce matin du 13 décembre, je scrute désespérément les pyramides depuis le 36ème étage du bâtiment de la TV nationale situé en plein centre du Caire, le long du Nil. Mais le miracle tant espéré n'aura pas lieu et je n'aurai pas mon cliché des pyramides recouvertes par la neige.

Qu'importe, depuis dix jours que je suis arrivé au Caire pour y exposer mes photos, les rencontres s'enchaînent. Avec la peur des troubles, les touristes se font rares au Caire depuis 2 ans. Alors les égyptiens m'abordent souvent. Ils sont curieux de savoir ce que je fais là, de connaître la perception des étrangers vis-à-vis de la situation politique du pays. Ils mettent un point d'honneur à m'inviter à manger à leur table, pour discuter avec moi, me raconter leur histoire et comment ils ont vécu les révolutions successives.

A de nombreuses reprises on m'a amené voir la place Tahrir, épicentre de ce grand élan de liberté qui a saisi l'Égypte il y a 2 ans. J'ai pu marcher des heures durant dans les rues adjacentes avec mon appareil photo, guidé par les habitants du quartier, interpellé sans cesse par les immenses sourires des passants et des commerçants. Nombreux furent ceux qui voulaient que j'immortalise leur portrait avec mon appareil. J'ai passé des heures dans les cafés à écouter et prendre le pouls de la rue.

Ici, le sentiment qui prédomine est l'incompréhension.

L'incompréhension vis-à-vis de cet occident qui les a lâchés alors qu'ils se battaient pour leur liberté. Car non, le peuple ne s'est pas en soi révolté contre Moubarak qui jouit toujours d'une bonne côte de popularité, mais contre sa volonté de transmettre le pouvoir à son fils. C'est cela qui a mis le feu aux poudres et qui a tout déclenché !

Les égyptiens ne sont pas contre les régimes autoritaires. La figure de Nasser revient souvent dans toutes les conversations comme un exemple et un modèle. L'homme peut être aimé ou détesté, mais il est respecté car il a redonné sa fierté au peuple égyptien. Et cette fierté, le pays aspire à la retrouver.

La chute de Moubarak a été vue comme un catalyseur extraordinaire pour les libertés. Mais le pays n'était pas prêt. Plus de 30 années de règne autocratique n'ont pas permis l'émergence d'une opposition structurée.  Seuls les frères musulmans étaient organisés avec un maillage fin de tout le pays, depuis les grandes villes jusqu'aux plus petits villages isolés. La seule force politique structurée à proprement parler.

Les jeunes qui furent à l'initiative et à la tête de la révolution de 2011 se virent dès lors confisqués les idéaux pour lesquels ils se battirent tant.

D'un point de vue purement égyptien que je ne fais que relater ici, le sentiment dominant est que les élections de 2012 ont été volées par les frères musulmans. Ces premières élections démocratiques ne permirent pas en effet de dégager de franche majorité pour aucun des partis en présence.

Un pays pris en otage

Les frères musulmans, forts de leur maillage du pays et de leur structuration choisirent de passer en force en prenant en otage le pays: "Soit vous nous laissez le pouvoir, soit le pays connaîtra la guerre civile".

L'armée, traditionnel pilier du pays mais affaiblie par la chute de Moubarak laissa faire et Mohammed Morsi fut élu président.

Moins d'1 an plus tard, en juillet 2013, ce même président fut chassé par plus de 15 millions de personnes descendues dans les rues et le Général Al Sissi fut appelé pour le remplacer.

6 mois plus tard, la situation économique du pays est toujours au plus mal. Les troubles ont chassé les touristes et donc les rentrées de devises. L'instabilité politique a fait fuir les capitaux, de nombreuses entreprises ont mis la clé sous la porte et le taux de change de la livre égyptienne s'est très fortement déprécié enchérissant fortement l'achat des produits étrangers.

La jeunesse est désemparée car aucune place ne lui est faite dans les nouvelles institutions et le pouvoir est retourné entre les mains de l'armée avec, tout de même, le tacite accord de préparer une transition politique à horizon 10 ans.

Le fait est que le peuple égyptien est maintenant fatigué de ces troubles. A quoi sert la démocratie si cela les fait reculer de 40 ans en arrière? Pour la plupart ils aspirent désormais ouvertement au retour au calme et beaucoup espèrent que le nouveau pouvoir en place saura sortir le pays de l'ornière comme le fit Nasser il y a plus de 50 ans.

De tout cela, j'en tire, à titre personnel, une grande leçon. Ce peuple est loin d'être abattu! Chacun a conscience que la situation est dure, mais tous se sont à chaque fois déclarés prêts à faire les efforts nécessaire pour aider le pays à aller mieux, à travailler !

Au delà des partis et des religions, le peuple égyptien m'a paru uni, coptes et musulmans ensemble !

Une anecdote symptomatique est que la plupart des boutiques coptes arborent fièrement et ouvertement le portrait du Patriarche d'Alexandrie.

De même j'ai pu voir cette immense ville se doter des décorations de Noël à partir de la fin décembre. Inattendu pour moi !

La chance de ce pays est que les gens se sentent avant tout égyptien avant de se sentir de telle ou telle religion ou de tel ou tel parti. La fierté nationale et le poids de l'histoire de ce pays les unissent au sein du même creuset !

Et tous rêvent ensemble d'un nouveau Nasser. La phrase qui résume certainement le mieux la pensée qui a cours au Caire est celle-ci, entendu lors d'une de mes nombreuses discussions :

"L'Égypte, aussi loin que remonte l'histoire, a toujours été gouvernée par des hommes forts, autoritaires et autocrates qui ont été capables de se mettre au service de leur peuple et de leur pays. Ce n'est qu'à cette condition que le peuple se rangera derrière un tel homme. Nous ne sommes pas près pour la démocratie et il n'est même pas sûr que cela puisse fonctionner ici. Alors arrêtez de vouloir nous imposer un système qui ne fait pas partie de notre histoire et de nos gènes et laissez nous suivre notre propre chemin."

Et du temps aussi il en faudra... car après tout... les Pyramides ne se sont pas construites en une nuit !

Guilhem Ribart

 



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